CHAPITRE XIV

Dès le premier instant, tout, dans l’attitude de Polly, montra que tante Sadie avait eu raison de faire confiance à mon amie dont le calme parfait ne se démentit jamais. Le seul signe visible de la crise par où elle passait était une aura de bonheur qui transformait profondément son apparence. Elle ne dit, ni ne fit rien d’étrange, ou qui eût pu révéler à quiconque la violence et l’intensité des heures dramatiques qu’elle venait de vivre. Quant à Boy, il était évident qu’elle n’entretenait avec lui de communications d’aucune sorte. Elle ne toucha pas au téléphone, ne perdit pas son temps à griffonner des lettres et n’en reçut aucune – je le sus par les enfants – qui portât le tampon de la poste de Silkin. Elle quittait peu la maison et, si elle sortait, c’était pour se promener en notre compagnie et non pour accomplir de longues courses solitaires qui eussent pu la conduire à quelque rendez-vous.

Romanesques comme tous les Radlett, Jassy et Victoria jugeaient cette conduite incompréhensible et extrêmement décevante. Elles avaient espéré se trouver plongées dans une atmosphère d’opéra-comique et voyaient déjà le Satyre, soupirant, mais plein d’espoir, errer dans les environs, tandis que Polly, soupirant aussi et rongée par l’attente, passerait les nuits de lune à son balcon jusqu’au jour béni, où, grâce à l’entremise de deux petites filles au cœur généreux, les amoureux pourraient enfin s’enfuir ensemble pour Gretna Green[4].

Elles transportèrent, en grand secret, dans le placard des Initiés, un matelas et tout un stock de vivres, pour le cas où Boy manifesterait le désir de s’y cacher pendant un jour ou deux. Elles avaient tout prévu, pensé à tout, me dirent-elles, et pris beaucoup de peine à fabriquer une échelle de corde. Mais Polly refusait d’entrer dans le jeu.

« Si jamais tu as des lettres à poster, chère Polly, enfin une lettre en particulier – tu vois ce que je veux dire – nous ferons un saut jusqu’au village sur nos bécanes. C’est facile, tu sais !

— Vous êtes très gentilles, mes chéries ; mais mes lettres partiront tout aussi vite si, je les pose sur la table du hall, n’est-ce pas ?

— Oh ! bien sûr, tu peux faire comme il te plaira ! Mais tout le monde lira tes enveloppes, en bas… Alors, nous pensions… Pas d’autres messages ? Il y a un téléphone à la poste du village. Il est vrai qu’on entend tout, mais en parlant français…

— Je ne sais pas très bien le français. Et d’ailleurs n’y a-t-il pas un téléphone ici ?

— Oh ! c’est une saleté, avec des branchements partout. Aucune sécurité. Ah ! autre chose : nous connaissons, dans le parc, un arbre creux, bien assez grand pour qu’un homme puisse s’y cacher. Veux-tu que nous te le montrions ?

— Volontiers. Mais pas aujourd’hui, il fait trop froid.

— Sais-tu, Polly, qu’il y a une merveilleuse petite chapelle dans les bois, de l’autre côté de la rivière ? Si nous allions y faire un tour ?

— La Folie-Faulkner ? Là où sont toujours fixés les rendez-vous de chasse ? Mais voyons, Jassy, je la connais depuis longtemps ; j’y suis souvent allée. Très jolie, en effet.

— Ce que je voulais te confier, c’est que la clé est cachée sous une certaine pierre que nous sommes disposées à te montrer. Ainsi tu pourrais entrer quand tu voudrais.

— Mais il n’y a rien à l’intérieur, sauf des araignées, dis-je. La chapelle n’a jamais été terminée.

Jassy me lança un regard furibond.

« Aucun « tac » ! murmura-t-elle.

— Nous irons l’été prochain, mon chou, dit Polly, et nous y ferons un pique-nique. Mais je n’ai aucun plaisir à me promener par cette température. Mes yeux pleurent trop lorsqu’il fait froid. »

Découragées, les petites Radlett s’en allèrent, en traînant les pieds. Polly éclata de rire.

« Est-ce qu’elles ne sont pas délicieuses ? Mais je ne vois pas à quoi riment ces efforts désespérés pour me faire rencontrer Boy quelques minutes dans une chapelle glacée ou lui écrire des insanités, alors que je vivrai bientôt avec lui le reste de ma vie. Et, qui plus est, je ne voudrais, pour rien au monde, ennuyer Lady Alconleigh, qui se montre avec moi d’une bonté angélique. »

Tante Sadie, tout en se félicitant de la tenue de Polly, qui lui évitait tout souci, trouvait néanmoins son attitude contre nature.

« N’est-ce pas étrange ? me dit-elle. On voit, du premier coup d’œil, que Polly est très heureuse ; mais, cette apparence de bonheur mise à part, personne n’imaginerait qu’elle est amoureuse. Mes filles à moi vivaient dans les nuages, noircissaient des rames de papier, sautaient en l’air chaque fois que sonnait le téléphone, et ainsi de suite. Avec Polly, rien de tout cela. Je l’observais hier soir lorsque Matthew joua Che Gelida Manina sur son gramophone : elle était complètement indifférente. Te souviens-tu de cette atroce époque qui suivit le départ de Tony pour l’Amérique ? Linda ressemblait à une fontaine intarissable ! »

Mais Polly avait été élevée à plus rude école qu’aucune des Radlett ; Lady Montdore, peu sentimentale de nature, soumettait sa fille à une inquisition constante et ne tolérait pas qu’elle eût des idées contraires aux siennes. On ne pouvait s’empêcher d’admirer le succès obtenu par une telle persévérance. Le caractère de Polly possédait la dureté de l’acier et demeurait un monde incompréhensible pour mes petites cousines, sans cesse emportées dans les tourbillons d’un romantisme échevelé.

Je m’arrangeai pour avoir, de temps en temps, avec Polly, pendant le séjour qu’elle fit à Alconleigh, de longues conversations, mais la chose ne me fut guère facile. Terrifiées à l’idée de manquer quelque révélation sensationnelle, Jassy et Victoria ne nous laissaient pas en paix une seule minute et écoutaient effrontément aux portes. Les meilleurs instants d’intimité que j’avais autrefois avec Polly, lorsque nous nous brossions les cheveux avant de nous mettre au lit, j’avais dû y renoncer depuis mon récent mariage. Mais nous pouvions, grâce au Ciel, compter chaque jour sur une heure ou deux de tranquillité, pendant la promenade à cheval de mes petites cousines ; les chasses étaient provisoirement suspendues en raison de la fièvre aphteuse qui sévissait dans la contrée.

Peu à peu, je parvins à y voir clair ; non que Polly sortît volontiers de la réserve que commandait sa nature, mais, ici et là, à la faveur d’un éclair de franchise spontanée, le paysage s’illuminait soudain et le caractère de mon amie découvrait ses ressorts secrets. Il m’apparut que tout s’était passé à peu près ainsi que nous avions pensé. Lorsque je lui parlai, par exemple, des circonstances dans lesquelles Boy lui avait avoué son amour, elle répondit nonchalamment :

« Oh ! Boy ne s’est jamais déclaré. Et je pense qu’il ne l’eût jamais fait, étant donné sa nature – je veux dire qu’il est si désintéressé, redoutant que je pleure mon héritage compromis et autres sottises du même genre. D’autre part, il connaît le caractère de Mummy et appréhendait le hourvari effroyable qu’elle ne manquerait pas de provoquer et qui l’épouvantait pour moi. Non, non ! J’ai toujours su qu’il m’appartiendrait de faire le premier pas, et je l’ai fait. Cela n’a pas été bien difficile. »

Ainsi donc, Davey ne s’était pas trompé. L’idée d’un tel mariage n’eût jamais effleuré l’esprit de Boy si Polly ne la lui avait pas imposée d’abord. Après quoi, il devenait bien au-dessus des forces du pauvre Satyre de renoncer à une « prise » aussi sensationnelle : la plus éclatante beauté et la plus riche héritière de sa génération, la future mère de ces petits Dougdale-Hampton qu’il avait si éperdument désiré d’engendrer. Dès l’instant où tout lui était offert, où il lui suffisait d’un geste pour tout saisir, Boy ne pouvait plus dire non.

« Je l’ai toujours aimé, aussi loin que je me souvienne ! Oh ! Fanny, n’est-ce pas merveilleux de toucher au bonheur ? »

J’étais moi-même trop sensible à mon propre bonheur pour ne pas applaudir de tout mon cœur à celui que découvrait mon amie. Sa félicité, cependant, demeurait étrangement statique et son amour évoquait moins ce feu dévorant dont brûlent les jeunes fiancées, que la douce chaleur d’un amour ancien, solidement établi, qui n’éprouve plus le besoin de s’affirmer sans cesse par la vue de l’être aimé, la correspondance ou la parole, et dont la réalité est trop évidente, dans le cœur de chacun, pour qu’il soit nécessaire d’y ajouter aucune certitude nouvelle. Les jalousies et les doutes, qui causent tant de tracas et transforment en torture la moindre amourette à ses débuts, semblaient bien étrangers à Polly ; loin de se perdre en folles alarmes, elle estimait, avec simplicité, que, l’infranchissable barrière qui l’avait si longtemps séparée de Boy, ayant maintenant disparu, il leur appartenait, à tous deux, de s’engager ensemble sur le chemin sans fin de la béatitude conjugale.

« Qu’importe, que nous ayons encore à patienter pendant quelques pénibles semaines, puisque nous sommes destinés à vivre ensemble jusqu’à notre mort et à être enterrés dans la même tombe ?

— Être enterrée dans la même tombe que le Satyre ! Fanny, est-ce que tu peux imaginer une horreur pareille ! dit Jassy en se glissant dans ma chambre avant le déjeuner.

— Jassy, c’est abominable d’écouter ainsi aux portes !

— Ne te fâche pas, Fanny ! J’ai l’intention de devenir une romancière – les critiques raffolent de très jeunes auteurs ! – alors, tu comprends, il faut que j’étudie à fond la nature humaine.

— Et moi, il faut, je crois, que je dise tout à tante Sadie.

— C’est ça ! Va rejoindre le clan des vieillards, comme Louisa, maintenant que tu es mariée ! Non, sérieusement, Fanny, suppose que tu es enterrée dans le même cercueil que ce vieux Satyre ! Est-ce que ce n’est pas dégoûtant ? Et puis, que va-t-on faire de Patricia ?

— Elle se trouve à l’abri dans son propre tombeau entouré de bruyères. Elle est bien où elle est.

— Moi, je trouve ça honteux ! »

Cependant, tante Sadie, de son côté, s’efforçait d’influencer Polly, mais, sa timidité naturelle lui interdisant d’aborder franchement des sujets aussi scabreux que la vie conjugale et l’amour physique, elle recourait à une méthode détournée qui consistait à lancer, à l’occasion, des insinuations transparentes, avec l’espoir que Polly en tirerait la matière d’utiles réflexions.

« Rappelez-vous toujours, mes enfants, que le mariage est fait d’échanges très intimes. Vous pensez peut-être qu’il suffit de s’asseoir auprès d’un homme et de bavarder avec lui. Pas du tout ! Il y a d’autres choses, bien plus importantes, vous savez ! »

Elle éprouvait pour Boy la même répulsion que ressentaient, à n’en pas douter, toutes celles, parmi les femmes, qui ne le trouvaient pas irrésistible, et elle escomptait que si Polly parvenait à se former une image suffisamment claire des conditions physiques du mariage, elle serait amenée à renoncer à Boy pour toujours.

Jassy émit une réflexion qui ne manquait pas de bon sens.

« Sadie est tordante ! Elle n’arrive pas à piger que ce qui attire Polly vers Boy, ce sont justement toutes ces affreuses petites choses qu’il lui a faites, comme il a essayé d’en faire à Linda et moi ; et maintenant, ce à quoi elle aspire le plus au monde, c’est à se rouler sans fin dans un grand lit avec son Satyre bien-aimé.

— Oui, pauvre Sadie, elle n’est vraiment pas forte en psychologie, dit Victoria. Le dernier espoir qui nous reste de guérir Polly de cette sorte d’abcès de fixation avunculaire, c’est de la psychanalyser. Mais, acceptera-t-elle de se livrer à l’expérience ?

— Petites sottes, je vous défends formellement d’essayer, dis-je avec fermeté. Et, si vous ne m’obéissez pas, je raconterai à tante Sadie comment vous écoutez aux portes ! »

J’imaginais d’avance les monstrueuses questions qu’elles poseraient à Polly qui, réservée comme je la connaissais, ne manquerait pas d’en être profondément choquée. Jassy et Victoria se livraient, depuis quelque temps, à une étude frénétique des méthodes psychanalytiques. Elles avaient déniché un livre sur ce sujet et pendant les trois jours qu’elles passèrent à s’en faire l’une à l’autre la lecture à haute voix, dans le placard des Initiés, la maison connut une paix miraculeuse. Une fois en possession de leur affaire, elles passèrent à l’action.

« Venez et faites-vous psychanalyser ! proposaient-elles à tout le monde. Laissez-nous vous délivrer du poison qui paralyse votre processus mental. Nous vous révélerons à vous-même… Et si nous commencions avec Pa ? C’est le cas le plus simple de la maison.

— Simple ? Que veux-tu dire ? grommela oncle Matthew.

— Pour nous, c’est l’ABC du système. Non, non ! Pas votre main, cher vieux Daddy ! Nous avons dépassé le stade reculé de la chiromancie ! Nous sommes des scientifiques !

— Bon ! Bon ! Eh bien ! allez-y.

— Hum ! Il apparaît d’abord que vous êtes un cas-type de frustration. Vous auriez voulu être garde-chasse et vous voilà Lord malgré vous. Frustration normalement accompagnée d’une surcompensation qui fait de vous un psycho-neurotique du type hystérique, sujet à obsessions, avec, pour résultat final, des tendances paranoïaques et schizoïdes.

— Mes enfants ! s’exclama tante Sadie, vous oubliez que vous parlez à votre père !

— La vérité scientifique, Sadie, répondit Jassy, n’est arrêtée par aucune considération de ce genre. Et d’ailleurs, notre expérience nous a prouvé que chacun ressent du plaisir à mieux se connaître. Si vous voulez, Pa, nous allons maintenant mesurer votre intelligence, grâce au système de la tache d’encre.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Nous pourrions d’ailleurs vous soumettre à cette expérience, tous l’un après l’autre, et vous donner des notes de zéro à vingt. Le test est très facile : il consiste à montrer au sujet une simple tache d’encre sur du papier blanc et alors, selon la représentation que chacun s’en fait (vous comprenez, l’un dit que ça ressemble à une araignée, l’autre à l’Himalaya, tout le monde voit des choses différentes), il est aisé à un expérimentateur habile de coter immédiatement le niveau mental des sujets.

— Et vous êtes des expérimentateurs habiles ?

— Eh bien ! nous nous sommes étudiées l’une l’autre d’abord ; ensuite, nous avons psychanalysé toute la famille du groom, ainsi que Mrs. Aster. Les résultats, nous les avons notés dans notre agenda scientifique. Alors, vous voyez ! Maintenant, commençons. »

Oncle Matthew regarda un bon moment la tache d’encre et finit par avouer que, à son avis, elle ressemblait étonnamment à une tache d’encre Stephen bleu noir et ne lui suggérait rien du tout.

« Exactement ce que je craignais, dit Jassy. Voilà qui dénote un niveau intellectuel très nettement subhumain. Le groom lui-même a mérité une meilleure note. Oh ! Pauvre Pa ! Subhumain, c’est mauvais… »

Mais, cette fois, Jassy avait dépassé les limites autorisées : oncle Matthew poussa un hurlement de fureur et l’envoya se coucher. Elle partit en chantonnant : « paranoïaque et schizoïde… paranoïaque et schizoïde », sur l’ancien thème de l’Affreuse agonie d’un homme…

« Naturellement, me dit-elle le lendemain, que tu te places au point de vue de l’hérédité ou à celui de l’environnement, c’est tragique pour nous tous de nous trouver enfermées ici avec ce vieux paranoïaque subhumain. De toute manière, nous sommes frites ! »

 

Davey s’avisa qu’il serait aimable de sa part d’aller voir sa vieille amie Lady Montdore ; il l’appela donc au téléphone et fut invité à déjeuner. Sa visite à Hampton se prolongea bien après l’heure du thé, et la chance voulut que, quelques instants avant son retour, Polly montât se reposer. Il put donc nous faire tout à son aise un compte rendu complet.

« Elle est dans une rage, dit-il, une rage épouvantable. Tout bonnement terrifiante. Elle a pris ce que les Français appellent un coup de vieux et paraissait avoir cent ans. Je ne voudrais pas être haï par quiconque comme elle hait Boy ! Après tout – sait-on jamais ? – les scientistes chrétiens ont peut-être raison ; pourquoi les pensées malignes, la haine, etc., à condition d’être efficacement dirigées contre quelqu’un, n’affecteraient-elles pas le corps du sujet visé ? Et comme elle le déteste ! Elle est allée jusqu’à couper, à grands coups de ciseaux, la tapisserie qu’il avait faite pour l’écran de foyer, dans la Galerie. L’écran est toujours là, avec un grand trou en plein milieu. Cela m’a donné un coup.

— Pauvre Sonia, je la reconnais bien là ! Et que vous a-t-elle dit de Polly ?

— Elle la pleure et lui en veut beaucoup d’avoir si jalousement gardé son secret pendant tant d’années. Je lui ai dit : « Vous ne vous attendiez tout de même pas à ce qu’elle se confessât à vous ? » Mais elle n’a pas compris. Elle m’a accablé de questions sur Polly et son état d’esprit. J’ai été contraint de lui répondre que je ne savais rien des pensées intimes de sa fille, mais que Polly paraissait plus jolie que jamais, et que cette beauté nouvelle était sans doute un effet du bonheur.

— Oui, dit tante Sadie, c’est un signe, chez les filles, qui ne trompe jamais. Sans cela, j’aurais été tentée de croire qu’elle se moque royalement de tout, quoi qu’il arrive. Quelle curieuse fille, en vérité !

— Pas si curieuse que ça, répondit Davey. Les femmes sont des êtres énigmatiques. À l’inverse de vos chères filles, bien peu d’entre elles rient lorsqu’elles sont gaies et pleurent quand elles sont tristes ; leurs réactions offrent plus de nuances. C’est un des charmes d’Alconleigh, que la vie y tende toujours vers un extrême dans la simplicité ; je ne m’en plains pas, bien au contraire, mais vous auriez tort d’en déduire que le reste du monde est fait à l’image des Radlett. Votre famille, croyez-moi, est exceptionnelle.

— Vous êtes resté bien longtemps à Hampton.

— Pauvre Sonia, sa solitude m’a peiné. Elle est si abandonnée, songez-y. Nous n’avons parlé que de cette aventure, tournant et retournant la question, jusque dans les petits détails. Elle m’a prié de rendre visite à Boy et de voir s’il ne serait pas, contre tout espoir, disposé à renoncer à ce mariage et à s’expatrier pour quelque temps. Lord Montdore lui a, paraît-il, fait savoir par son notaire que, du jour où Polly l’aurait épousé, il la déshériterait et couperait la rente consentie à Patricia, dont il avait eu l’intention de faire bénéficier Boy sa vie durant. Même en ce cas, Lady Montdore, tout en reconnaissant que le coup serait rude, craint qu’il ne leur reste encore assez d’argent pour vivre à l’aise. Je n’ai rien promis, mais je pense que j’irai tout de même faire un tour à Silkin.

— Oh ! il le faut absolument, dit Jassy. Pensez à nous, Davey !

— N’interrompez pas tout le temps, mes enfants, dit tante Sadie. Si vous continuez, je serai obligée de vous renvoyer lorsque nous parlons, Davey et moi, de choses sérieuses. »

Le visage de tante Sadie devint sévère, tout d’un coup, comme il arrivait souvent, naguère, lorsque Linda et moi étions petites.

« Au fait, reprit-elle, mieux vaut que vous sortiez tout de suite. Allons, vite, dehors, mesdemoiselles ! »

Les petites Radlett se dirigèrent à contrecœur vers la porte. Ce faisant, Jassy déclara à haute voix, comme pour elle-même :

« Cette propension instable et irraisonnée à l’autoritarisme constitue un danger permanent pour notre jeune influx psychologique. Je pense vraiment que Sadie devrait montrer plus de prudence.

— Oh ! non, Jassy, dit Victoria, au bout du compte, ce sont nos complexes qui nous rendent si merveilleusement sensibles.

— Vous savez, Sadie, dit Davey, avec beaucoup de sérieux, lorsque la porte fut refermée, vous les élevez tout de travers.

— Ah ! mon Dieu ! répondit tante Sadie, j’en ai bien peur. J’ai eu trop d’enfants, Davey. On se contraint, pendant quelques années, à être sévère. Mais ensuite l’effort devient trop grand. Ne croyez-vous pas, d’ailleurs, qu’elles eussent été les mêmes, de toute manière, une fois grandes ?

— Je le crains fort pour elles. Ce seront des diables toute leur vie. Mais regardez Fanny et dites-moi si elle n’est pas un modèle de bonne éducation !

— Davey ! m’écriai-je, vous n’avez jamais été sévère, si peu que ce fût, à mon égard. Au contraire, vous m’avez horriblement gâtée !

— C’est bien vrai, dit tante Sadie. Vous lui avez permis de faire toutes sortes de choses abominables – surtout depuis qu’elle va dans le monde. Se maquiller le visage, voyager seule, monter en taxi avec des jeunes gens et même – une fois au moins – n’est-elle pas allée dans une boîte de nuit ? Heureusement pour vous, il semble qu’elle ait hérité un fonds excellent. Comment est-ce possible, avec des parents comme les siens, c’est ce que je renonce à comprendre ! »

Un peu avant le dîner, lorsque Polly redescendit au salon, Davey lui dit qu’il était allé voir Lady Montdore.

« Comment allait Daddy ? demanda-t-elle simplement.

— Il était à Londres. Grand débat sur les Indes à la Chambre des Lords. Votre mère semblait très lasse, Polly.

— Elle ne décolère pas », dit Polly.

Et elle sortit.

 

Le lendemain, Davey décida de se rendre à Silkin.

« Franchement, c’est plus fort que moi, dit-il. Je n’y résiste pas. »

Et il partit à fond de train dans sa petite auto, avec l’espoir de trouver le Satyre au gîte. Celui-ci refusait toujours de répondre au téléphone et faisait simplement dire qu’il était absent pour quelques semaines. Mais tout le monde s’accordait à penser qu’il n’avait jamais quitté Silkin ; il se trouva que tout le monde avait raison.

« Ahuri, solitaire et lugubre, pauvre vieux Boy, et affligé, en outre, d’un rhume épouvantable dont il n’arrive pas à se défaire (l’influence maligne de Sonia, qui sait ?). Et bien vieilli, lui aussi. Il prétend qu’il n’a vu âme qui vive depuis ses fiançailles – pas étonnant, d’ailleurs, il s’est barricadé dans sa maison de Silkin ; mais il semble persuadé que tous les amis qu’il a rencontrés, à la London Library et ailleurs, ont fait exprès de l’éviter comme s’ils avaient désapprouvé son prochain mariage, alors que, s’ils lui ont vraiment tourné le dos, c’est parce qu’il est en deuil ou, plus simplement encore, par crainte d’attraper son rhume – quoi qu’il en soit, il s’en montre mortellement vexé. Enfin – il ne l’a pas dit, mais cela crève les yeux – Sonia lui manque terriblement ; la chose n’est pas surprenante : il la voyait chaque jour que Dieu fait, depuis des années. Patricia aussi lui manque, d’ailleurs…

— Lui avez-vous parlé de Polly en toute franchise ?

— Oh ! oui. C’est elle, m’a-t-il dit, qui a tout manigancé. Quant à lui, il n’aurait jamais imaginé une aventure semblable.

— C’est vrai, coupai-je, Polly m’a dit exactement la même chose.

— Et si vous voulez savoir le fond de ma pensée, reprit Davey, je suis sûr que toute cette histoire le consterne. Il craint que le premier résultat n’en soit de le mettre au ban de la société. C’est la carte que devrait jouer Sonia, si elle avait la moindre intelligence, mais sans attendre qu’ils soient mariés, bien entendu. Si elle avait laissé entrevoir à Boy en quel imminent péril il se trouve, d’être considéré comme un hors-la-loi par tout ce qui sait vivre en Angleterre, peut-être serait-elle parvenue à conjurer le danger. Il est si terriblement mondain, le pauvre garçon ! S’il est jamais mis à l’index, il en mourra. Mais au fond – je ne le lui ai pas dit, mais j’en suis sûr – dès qu’ils seront mariés, les gens redeviendront charmants à leur égard.

— Mais vous ne pensez pas qu’ils vont vraiment se marier ?

— Ma chère Sadie, je viens de passer dix jours sous le même toit que Polly ; mon opinion est faite : ils se marieront sûrement. Qui plus est, Boy se rend parfaitement compte que les dés sont joués, qu’il le veuille ou non ; et il en éprouve une sorte de satisfaction désespérée. Ce sont les conséquences qu’il redoute, alors que, selon toutes probabilités, il n’y aura pas de conséquences du tout. On oublie si vite ce genre d’aventure ! Et d’ailleurs, qu’y a-t-il à oublier, sinon une faute de goût ?

— Détournement de mineure ?

— Allons donc ! Personne n’imaginera que Boy ait jamais pu envoûter Polly lorsqu’elle était petite. Nous-mêmes n’y aurions jamais pensé sans le récit que nous fit Linda de ses propres mésaventures. D’ici un an ou deux, tout le grabuge provoqué par ce mariage sera oublié par tout le monde, sauf par la famille.

— Ce n’est que trop vrai, répondit tante Sadie. Regardez la Trotteuse ! Scandale sur scandale, tous horribles ; fugues, coup de cravache ; accepte d’être le gros lot dans une loterie ; rois nègres – et je ne sais quoi encore ! – gros titres dans les journaux, procès, etc. Eh bien ! s’avise-t-elle de débarquer à Londres ? Les mois n’ont pas assez de jours pour les « parties » données en son honneur. Mais n’allez pas relever le courage de Boy en lui citant un tel exemple. Lui avez-vous suggéré de tout planter là et de prendre le large ?

— Bien sûr, mais sans aucun succès. Je vous l’ai dit : Sonia lui manque, toute l’histoire lui fait horreur, il déteste l’idée que sa rente soit supprimée – bien qu’il possède quelque fortune personnelle – il a un rhume affreux, bref il est complètement à plat ; mais, en même temps, il éprouve une secrète attirance pour ce projet insensé et, aussi longtemps que Polly mènera le jeu, soyez sûre qu’il suivra le train. Oh ! ma chère, vous me voyez, à mon âge, convolant avec une jeunesse ? De quoi m’épuiser sans retour ! Et Boy aussi ! Il aurait mieux fait de rester veuf. Je le plains de tout mon cœur.

— Vous le plaignez ! Il n’avait qu’à laisser les petites filles tranquilles.

— Implacable Sadie ! C’est payer cher quelques vieilles caresses ! Si vous pouviez voir le pauvre type…

— À quoi s’occupe-t-il, toute la journée ?

— À broder un couvre-pieds, dit Davey. Son cadeau de mariage pour Polly. Il appelle ça une courtepointe.

— Par exemple ! dit tante Sadie en frissonnant. Cet homme est l’être le plus abominable que je connaisse. Mieux vaut ne rien raconter à Matthew ; je ne lui dirai même pas que vous êtes allé à Silkin. Il est à deux doigts d’avoir une attaque chaque fois qu’il est question de Boy, et je ne saurais le lui reprocher. Une courtepointe ! Je vous demande un peu ! »

L'amour dans un climat froid
titlepage.xhtml
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Mitford,Nancy-L'amour dans un climat froid(1949).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html